Parutions

2004

Entreprise & Carrières

Sud- Ouest

Acteurs de l'Economie


 

Entreprise & Carrières



Il faut développer une éthique du management

Pour le Père Hugues Minguet, spécialiste du droit social, il est grand temps de reparler d'éthique dans les entreprises. Car, selon lui, la logique exclusive du profit à court terme place les dirigeants et les managers dans une situation schizophrénique inédite.


E & C: Pourquoi est-il urgent de réconcilier, dans l'entreprise, éthique et performance?

Dom Hugues Minguet: Parce que les dirigeants et les managers vivent une situation totalement schizophrénique. Certains d'entre eux prônent un discours sur les valeurs, sur la place de l'homme au travail, sur l'importance du capital humain et du développement personnel. Dans le même temps, cette rhétorique est balayée par la volatilité du marché, matérialisée par la quête des profits à court terme, par des opérations de fusion-absorption inattendues, qui déstabilisent durement les salariés. Le plus grave, c'est que les managers n'ont aucune prise sur cette logique. Pourtant, ils souhaiteraient sortir de l'ornière et redonner du sens à leur mission.

E & C: Comment, justement, redonner du sens aux pratiques managériales ?

H. M.: Tout le travail consiste à réconcilier une vision anthropologique avec un management cohérent, c'est-à-dire un management qui devient porteur de sens. Attention, il n'est pas question, ici, de tomber dans une sorte d'angélisme. La base, c'est la connaissance du terrain. L'axe anthropologique consiste à réfléchir sur l'homme, à prendre en compte les différentes zones de l'être - le corps la dimension psychologique et affective, l'esprit, la dimension spirituelle. Dès qu'il y a rupture sur une de ces zones, on aboutit a une perte de sens. Je pense, .par exemple, à la taylorisation,  qui asservit le corps des ouvriers, ou encore a certains stages de motivation qui se révèlent, en fait, de véritables tentatives de manipulation mentale. Dans ce contexte, il faut développer une éthique du management qui respecte et sert la personne et la communauté. Il existe quatre types de morale possibles: la morale libertaire, qui met l'accent exclusif sur la liberté; la morale de la rigueur, qui s'attache à la vérité en excluant la conscience et la liberté; la moraIe des gourous ou des charismatiques, qui s'enracine dans un ressenti une conscience subjective sans référence à une vérité, sauf celle du gourou; la conscience et l'altérité. Un comportement managérial éthique, c'est cette faculté de tenir ;ensemble liberté, vérité et conscience avec la même force, sans que l'un, prenne le pas sur l'autre. C'est le chemin de l'altérité.

E & C: Comment la génération actuelle des managers aborde-t-elle ces problèmes?

H. M.: Il y a une quinzaine années, les dirigeants bénéficiaient encore du recul nécessaire. Face à l'actionnaire, ils pouvaient faire triompher leurs idées. De leur côté, les entreprises entretenaient un équilibre entre le capital et le social. Dès que le modèle anglo-saxon s'est imposé, le système a consacré le leadership de l'actionnaire, créant, ainsi, un déséquilibre profond affectant la perception de l'entreprise par ses salariés, la perception du travail, les relations humaines. Au contact des étudiants du MBA d'HEC - des personnes qui disposent déjà d'une solide expérience professionnelle -, je ressens bien ce malaise, mais, en même temps, je constate que la donne est en train de changer. Il y a dix ans, en effet, les hauts potentiels étaient des mercenaires sans états d'âme. Aujourd'hui, la priorité n'est plus forcément portée sur leur carrière, mais sur le sens qu'ils veulent donner à leur travail. Ils sont en attente d'autres modèles. Il y a donc de l'espoir, même si, reconnaissons-le, certains d'entre-eux sont très désabusés et adopte une attitude cynique. D'autres mal à l'aise, consomment des anxiolytiques.

"Un comportement managérial éthique, c'est cette faculté de tenir ensemble liberté, vérité et conscience avec la même force".

E & C: Les concepts de développements durable et de responsabilité sociale vous paraissent-ils aller dans le bon sens?

H. M.: Oui, à condition qu'il ne s'agisse pas d'un gadget ou d'un alibi. Je suis tout de même assez critique vis-à-vis des agences de notation, parce qu'elles ne se préoccupent pas, à mon sens, suffisamment des salariés. En outre, une entreprise peut se donner une image de respectabilité, mais reporter ses dysfonctionnements et son absence d'éthique sur ses sous-traitants et ses fournisseurs.

E & C: Que vous inspire le débat actuel sur les délocalisations?

H.M:

La France est mise à l'épreuve. Nos dirigeants ont une culture d'ingénieur, ce qui les a amenés à s'intéresser davantage à la technique qu'à l'homme. Conséquence: nous assistons à une lente disparition du travail humain. Reste qu'un emploi en Inde ou en Chine n'est pas moins digne qu'un emploi en France. Ces pays ont, eux aussi, le droit d'améliorer leur niveau de vie. Ce qui est choquant, ce sont ces délocalisations sauvages dictées par la recherche de plus de bénéfices. Malheureusement, je connais aussi des entreprises, en particulier familiales, qui n'ont pas eu le choix: partir ou périr. Les plus vertueuses d'entre-elles sont, d'ailleurs revenues en France après cet exil contraint.

Propos recueilli par Jean-François RIO

ENTREPRISE & CARRIERES n°731-du 28 septembre au 4 octobre 2004

 


Sud Ouest



Une inquiétante dérive

On peut être bénédictin en s'intéressant de près aux problèmes du monde, et notamment de l'économie. le père Hugues Minguet dirige l'Institut Sens & Croissance, lieu d'échange et de réflexion pour des cardes dirigeants qui essaient d'harmoniser l'exercice de leurs fonctions avec le respect de certaines valeurs éthiques. Il vient de participer à l'université d'été organisée en Gironde par le Ceca (Centre entreprise et communication avancée), sur le thème: "Du profit et des hommes, quelles perspectives?". Hugues Minguet évoque les dégâts causé par la logique du profit à court terme, qui semble prendre de plus en plus d'importance dans nos économies.

"Sud Ouest". Peut-on résister à l'extension de la logique financière à des pans de plus en plus nombreux de l'activité humaine?
Hugues Minguet. Ce n'est pas la mondialisation en soi qui pose les problèmes les plus graves. Si elle entraîne des déséquilibres, elle est aussi porteuse d'espérance. Elle permet à des pays comme l'Inde et la Chine d'accroître leur niveau de vie, de faire reculer la pauvreté. Ce qui me préoccupe, c'est la dérive financière de nos économies. Jusqu'à il y a une quinzaine d'années, la plupart des grands groupes maintenaient un équilibre entre la juste rémunération du capital, le social, et les dépenses de recherche-développement. Aujourd'hui nous sommes dans une logique quasi-exclusive de financiarisation, de recherche du profit à court-terme. Beaucoup de dirigeants d'entreprise sont dans des situations schizophréniques. Les meilleurs veulent humaniser leur entreprise dans un contexte souvent très brutal. D'autres parlent de sens et demandent à leurs troupes d'être de bons mercenaires. Ils ont de plus en plus de mal à faire percevoir à leurs salariés le sens de leur travail. Mais on a l'impression que rien ne peut arrêter cette logique.


Percevez-vous un malaise chez les cadres dirigeants?
Je le ressens lors de mes interventions dans le cadre du MBA d'HEC, qui s'adressent à des cadres supérieurs de 28 - 35 ans. Au début de leur carrière, ils ont eu la satisfaction de montrer qu'ils étaient capables de réussir. Ils sont intégrés dans le système. Arrivés à la trentaine, ils se rendent compte qu'ils le comprennent de moins en moins, et que la réussite professionnelle ne suffit pas à donner un sens à une vie. En même temps, ils ne voient pas de modèle alternatif à ce système.

Dans cette évolution, y-a-t-il des lueurs d'espoirs?
On peut d'abord constater que les choses se passent souvent moins mal dans les entreprises familiales, qui pèsent très lourd en termes d'emploi. En général, les dirigeants de ces sociétés savent ce qu'ils doivent à leurs salariés. Et dans les années de vaches maigres, ils ne demandent pas à leurs salariés de financer leur train de vie. Plus globalement, il me paraît nécessaire de faire comprendre aux dirigeants que cette logique absolue du profit à court terme à des effets néfastes. Elle peut aboutir à une sorte de désertification humaine. Les blessures que cette logique peut infliger aux salariés incitent ceux-ci à se retrancher dans une attitude défensive, qui compromet leur implication, leur créativité. Dans ce contexte, la mobilisation ne passe donc souvent que par la pression ou par les augmentations de rémunérations. Mais on sait que celles-ci sont souvent réservées aux plus hauts niveaux de la hiérarchie. Il y a donc une tendance à la perte de sens. Dans le même temps, on constate que beaucoup de dirigeants sont en quête de valeur, d'éthique. Le phénomène me paraît positif,à condition toutefois qu'il ne s'agisse pas que d'un alibi.

La prise en compte des considérations éthiques par les dirigeants va-t-elle suffire à inverser cette tendance? La révolte peut-elle aussi être une réponse?
La révolte peut être un point de départ. Mais elle est stérile si elle ne débouche pas sur un engagement. Ce dont je suis convaincu, en tout cas, c'est que cette logique a besoin de contre-pouvoirs, qu'il s'agisse de syndicats, d'associations ou du politique.


Propos recueillis par Bernard Broustet - SUD-OUEST (6 juillet 2004)

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Acteurs de l'Economie Rhône Alpes

Berger du Sens: une éthique de la présence
par Jacques DESCAMPS, Président de Sens et Croissance

Appelés à répondre
Les événements sont les signes de la transformation profonde et de la complexité croissante du monde. Ils nous affectent, suscitant tour à tour crainte et espoir et nous interpellent sur le sens. Souvent ballottés d'impressions en réactions, tentés par le retrait et le découragement, menacés de dispersion, nous ne prenons pas suffisamment conscience de la signification des événements et de la plus forte orientation et vigueur à donner à nos projets. Nous sommes appelés au travail du sens, appelés à répondre. Le sens n'est pas l'objet d'une question mais d'une réponse. Une réponse qui requiert une qualité d'être, un surcroît de présence, un surcroît de disponibilité et de fidélité, de réceptivité et d'activité.

La disponibilité d'une ouverture
La disponibilité est un exercice permanent de liberté intérieure. La liberté doit être libérée de ce qui l'asservit: une passivité d'attitudes et de réactions, une soumission aux modes de pensée et de comportement du milieu, des représentations sclérosantes de la réalité. La disponibilité est détachement de ce qui aliène et dépouillement de ce qui encombre. La disponibilité est ouverture au sens, source d'une liberté créatrice, aventure de relation à soi-même, au monde et aux autres; elle ouvre l'être de relation que nous sommes au renouveau et au possible de la relation, à l'espérance d'un avenir. Mais la disponibilité libère une liberté qui ne peut vivre en autarcie sans s'exposer au vide. La liberté a besoin de se lier. Se tenir dans la disponibilité, c'est se tenir prêt à se donner.

La fidélité à une visée
C'est le bien qui est visé comme orientation de notre action et de notre devenir. Une visée qui s'enracine dans une volonté profonde de tendre vers une perfection d'être, vocation de ce que nous sommes appelés à devenir au service du monde -" visée à la vie bonne avec et pour les autres " Paul Ricoeur -. C'est la vocation de tout étant: personne, institution, entreprise, produit... d'atteindre cette perfection par laquelle il contribuera à celle des autres. Se réaliser en tant que bien au service du bien du monde et des autres. La fidélité est volonté de sens, volonté de vivre conformément à un dynamisme authentique et profond, à l'exigence de sa conscience, lieu du sens. C'est la volonté de se soumettre aux valeurs auxquelles nous croyons; croyance en vérité, qui de l'opinion " je crois que" s'enracine dans une confiance absolue " je crois en ". Se tenir dans la fidélité, c'est s'engager dans une incessante découverte du bien et du juste, dont nous n'avons jamais la vraie mesure mais qui se nourrit d'une continuelle ouverture.

L'accueil et l'appropriation de l'événement,
Nous ne sommes pas que volonté et action, nous sommes aussi affection et réceptivité. Nous avons à recevoir de ce qui n'est pas nous, d'un ailleurs, du monde et des autres pour devenir ce que nous avons à devenir. L'événement, ce qui arrive, surgit dans son imprévisibilité, s'adresse à nous, nous soumet à son épreuve. Il ouvre un champ de possible dans notre relation au monde des chose et des autres. L'événement est don du sens, il introduit dans notre aventure du sens radicalement nouveau - " il n'y a d'événement que sensé, c'est parce qu'il est sens et sens reconnu qu'il est événement" Paul Ricoeur -. Tout événement est événement de rencontre; rencontre du réel avec ses limites et ses potentialités, rencontre de l'autre dans sa différence et sa demande, et rencontre de soi-même. Il s'agit de faire de l'événement une expérience du sens et de valeur pour nos projets et nos actions " l'accueil et l'appropriation sont activités proprement spirituelles" Marcel Legaut.

L'accueil dans la disponibilité
L'accueil est attention à ce qui arrive celui qui arrive. C'est une disponibilité de tout l'être, un éveil de l'intelligence de la sensibilité dans une attente ouverte - " les biens les plus précieux ne doivent pas être recherchés mais attendus Simone Weil,. L'attention est vigilance, elle veille au bien, elle va au cour d choses, à l'essentiel de ce qui se donne à recevoir, elle reçoit en intuition les signes du monde. L'attention est consentement à ce qui est, accueil véritable.

L'appropriation dans la fidélité
Dans la fidélité à soi et au réel, dans un travail de vérité, nous avons à découvrir le sens que l'événement a pour nous, pour ce que nous avons à devenir et à réaliser. L'événement donne sens à notre action et à notre devenir. Il révèle et nous révèle. L'événement est avènement. L'appropriation dans la fidélité conduit à réaliser une relation de sens entre ce qui est visé et donné, à découvrir et à intégrer le sens profond de l'événement afin de reconfigurer nos actions et nos projets.

L'élan et l'engagement du projet
Notre activité est orientée vers le projet, réalisation concrète d'une visée et réponse au champ du possible ouvert par l'événement. Le projet est création de sens par la force d'une action orientée. L'efficacité de notre action est une dynamique du sens, une dynamique d'unité du visé, du donné et du réalisé dans une ouverture permanente. C'est l'action qui nous transforme " en homme de conviction qui découvre en créant et crée en découvrant " (P Ricoeur).

L'élan dans la disponibilité

La vitalité de l'action et du projet se développe et se renouvelle dans la disponibilité. Afin de répondre aux événements du monde, cette vitalité est initiative, créativité, mobilité mais aussi passion et générosité. C'est le souffle du courage et de l'espérance en l'avenir.

L'engagement dans la fidélité
L'engagement est la réponse concrète de la fidélité au bien et à l'événement. Réponse qui engage une pensée, une parole, des actes, un effort, des décisions, une responsabilité dans la construction d'un avenir. L'engagement nous réalise pleinement dans notre être de relation, il est force d'action dans l'unité de la présence. Appelés à répondre du sens, d'événements en projets, nous sommes engagés dans un travail incessant, jamais maîtrisé et finalisé, marqué par des réussites et des échecs, des ambiguïtés et des contradictions. C'est un travail de persévérance dans l'unité d'une vie de disponibilité et de fidélité. De berger du sens.


Jacques DESCAMPS, Président de l'Institut Sens & Croissance - ACTEURS DE L'ECONOMIE n°44 (Février 2004)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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